On n'apprend pas aux vieux singes à faire la grimace

Publié en août 2014

Mais peut-on leur apprendre la photographie ?

Ces dernières semaines, la polémique a enflé et il est désormais difficile d’avoir échappé à l’histoire du singe photographe, réalisateur de plusieurs autoportraits ou « selfies » qui ont fait le tour du monde.

Alors qu’il était en Indonésie, le photographe naturaliste anglais David J. Slater (1) a décidé de suivre une bande de macaques à crête noire. Après plus d’une journée, il a réussi à se mêler et à interagir avec les singes jusqu’à ce qu’ils s’emparent de son appareil et prennent eux-mêmes quelques clichés étonnants (2).

 

Le photographe lui-même ne fut pas laissé pour compte.

Cette histoire aurait pu rester confidentielle mais les photographies ont rencontré un succès inattendu jusqu’à se retrouver utilisées et reproduites, entre autres, sur le site collaboratif Wikimedia de Wikipedia en tant que fichiers libres de droit, et librement réutilisables. Le photographe n’a pas apprécié cette appropriation de son travail et se dit désormais prêt à faire reconnaître en justice ses droits sur les clichés en cause.

La question première semble donc de savoir qui, du photographe ou du singe, est en mesure de revendiquer un droit d’auteur sur ces photographies.

Cependant, n’en déplaisent aux défenseurs de la cause animale, la réponse est nécessairement le photographe personne physique car, en l’état du droit positif international, du droit anglais ou français, le droit d’auteur ne peut appartenir qu’à une personne, ce qui exclut a priori les singes.

Seul David Slater serait donc recevable à invoquer un éventuel droit d’auteur. D’ailleurs, les œuvres ont bien été divulguées sous son nom, en témoigne la mention de copyright apposée sur les clichés reproduits sur son site internet.

Pour autant, peut-il réellement être considéré comme le véritable auteur des photographies puisqu’il n’a pas lui-même déclenché, puisqu’il n’a pas lui-même pris la photographie ?

Selon le droit français, il faudrait se demander si les œuvres réalisées sont originales et si elles portent l’empreinte de la personnalité de David Slater.

A l’en croire, son droit d’auteur n’est pas contestable dans la mesure où c’est bien lui qui a procédé aux différents réglages de l’appareil (3) et qui a même, dans une certaine mesure, mis en scène l’instant en provoquant la situation. En photographie, il ne ferait d’ailleurs pas de doute que l’intention photographique était bien celle de David Slater.

Cependant, a posteriori, comment être certain que les réglages n’ont pas été altérés par les singes avant qu’ils ne prennent les photographies, pendant qu’ils jouaient avec l’appareil ? En outre, certains paramètres intervenant dans une prise de vue, et non des moindres, n’ont pas pu être complètement contrôlés par David Slater. On pense évidemment au cadrage (malgré le trépied), au choix du sujet, à la mise au point (qui était automatique). Quant à la mise en scène de l’instant, elle est discutable puisque lui-même admet qu’il n’avait pas prévu que les singes viennent manipuler son appareil (4).

David Slater attaquera-t-il le site Wikipedia ? Nous ne le savons pas. Sur le terrain du droit d’auteur, cela ne semble pas gagné d’avance et, quoiqu’il en soit, il faut demeurer prudent car en la matière les décisions des juges sont parfois imprévisibles.

Reste que, sur un terrain artistique, il faut remercier David Slater d’avoir contribué à la réalisation des clichés qu’il a ramenés d’Indonésie. Quelle que soit l’analyse juridique que l’on en fait, sans lui, les clichés n’existeraient tout simplement pas (5).

© INSCRIPTA

(1) Le site internet du photographe David J. Slater : http://www.djsphotography.co.uk/.

(2) Toutes les images sont reproduites, uniquement à des fins d’information, telles qu’elles figurent sur le site internet du photographe David Slater. Pour connaître en détail son aventure sur l’île de Sulawesi (Indonésie), vous pouvez lire son propre récit (en anglais) : http://www.djsphotography.co.uk/original_story.html.

(3) David Slater avait préparé son appareil et l’avait installé sur un trépied. On pense notamment aux réglages concernant le choix du boîtier et de l’objectif, la mesure de lumière, le réglage de l’ouverture, de la vitesse d’obturation, le choix de la sensibilité, le choix de la profondeur de champ (grand angle), etc.

(4) David Slater raconte que les singes devaient être intrigués entre autres par leur propre reflet dans la lentille de l’objectif.

(5) David Slater vient de s’associer à une campagne de dons en faveur de la protection des macaques à crête noire en mettant à disposition le fameux selfie. Le communiqué de presse est disponible ici (en anglais) : Press release.